Depuis le 30 septembre, Josep est sur les écrans de cinéma. En dépit de la crise sanitaire, ce film dessiné, réalisé par le dessinateur Aurel (Le Canard Enchaîné, Le Monde, des albums de BD…), conquiert un large public dans les salles. Ce long métrage d’animation retrace le parcours d’exil de l’artiste catalan Josep Bartoli (1910-1995) à travers le regard et les paroles d’un vieux gendarme français à la fin de sa vie qui a aidé l’artiste à s’évader d’un des camps d’internement où l’État français parquait les républicains espagnols défait par l’armée de Franco à partir de février 1939, lors du grand exode baptisée la Retirada.

Le film est aussi un film sur le dessinun dessinateur (Aurel) interroge l’œuvre d’un autre dessinateur (Josep Bartoli) pris dans la tourmente de l’Histoire, celle de la guerre d’Espagne, de la défaite, de l’humiliation et des prémisses de la Seconde Guerre mondiale.

Gibraltar a pris les devants en consacrant pas moins de 34 pages dans son Numéro 8 en évoquant la vie et l’œuvre de l’artiste dans un long récit illustré intitulé :“Josep Bartoli, le dessin pour combat”, signé du neveu de l’artiste, Georges Bartoli, avec de nombreux dessins de son oncle. Le lecteur qui a vu le film pourra comparer les éléments fictionnels et les éléments réels du parcours de ce dessinateur virtuose.

Découvert sur le tard, Bartoli laisse un témoignage exceptionnel, sous la forme de dessins et de crayonnés, sur le sort des républicains espagnols dans les camps d’internement français, après leur cruelle défaite face aux armées du général Franco en février 1939, durant la Retirada (la retraite en espagnol). L’État français interne et parque à même le sable des plages du Roussillon des dizaines de milliers d’Espagnols, traités comme “étrangers indésirables” fuyant la répression franquiste à Argelès-sur-Mer, Saint-Cyprien, Le Barcarès… Dans les camps règnent la faim, le froid, les maladies, l’injustice, sous la garde des gendarmes et de tirailleurs africains, guère à leur avantage dans ses féroces caricatures et aussi dans le film d’Aurel. D’autres camps tout aussi sordides vont ensuite ouvrir : Rivesaltes, Agde, Bram, Setfonds, Gurs, Le Vernet d’Ariège… Les internés sont également utilisés comme travailleurs forcés dans les Compagnies de travailleurs étrangers (CTE) dans de grands chantiers, comme main-d’œuvre corvéable, tels des prisonniers de guerre.

Avec notre regard de contemporains, les dessins de Bartoli acquiert une force et un grand pouvoir de dénonciation, cri de révolte comparable aux eaux-fortes du peintre espagnol Francisco Goya et ses “Désastres de la guerre” : fin trait au noir, grand réalisme, sens du détail mêlant virtuosité, caricature et indignation face au sort des internés espagnols. Il a également dessiné avec une égale virtuosité la guerre d’Espagne et sa ville, Barcelone, les barricades de mai 1937, la vie politique et syndicale durant ces mois de feu sous la IIe République espagnole, les élans révolutionnaires et indépendantistes de la Catalogne, la Cinquième Colonne (les espions de Franco infiltrés en territoire républicains) agissant dans les égouts, les dissensions dans le camp républicain, et dénoncé le jeu de dupes de la Non-Intervention durant le conflit avec les puissances européennes…

De son vivant, l’œuvre et les dessins de Josep Bartoli (1910-1995) sur la guerre d’Espagne et les camps du Roussillon sont tombés dans l’oubli. Grâce à l’action de son neveu, le photographe Georges Bartoli et à la sortie du film “Josep”, cette indifférence s’estompe. La dernière compagne de l’artiste vivant à New York, Bernice Bromberg, ainsi que ses descendants ont fait une donation à la Région Occitanie. 270 dessins et peintures, jusqu’ici conservés à New York, vont bientôt rejoindre le Memorial de Rivesaltes. Le public pourra bientôt admirer le travail virtuose du dessinateur à travers une prochaine exposition.

Le film dessiné “Josep” est produit par Les Films d’Ici Méditerranée, société basée à Montpellier, avec des équipes françaises et espagnoles et le financement de la Région Occitanie. L’ambiance de la Retirada et des camps y est admirablement retracée. La musique et les voix de comédiens, au premier rang duquel le franco-catalan Sergi Lopez pour la voix de Josep, mais aussi Bruno Solo, Gérard Hernandez ou François Morel, participent de cette réussite. Le film utilise les dessins originaux de l’artiste et les anime à l’écran. Du grand art, comme antidote à l’indicible.

 

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